Amiral Prazuck: «Hommage aux marins français»

 

Amiral Prazuck: «Hommage aux marins français»

 

Lorsque Louis Fouquet, de l'île de Sein, s'embarque pour l'Angleterre en juin 1940, il n'a pas
quinze ans. Il en faut du courage, pour franchir la coupée de la Velleda. Le courage moral de
choisir l'inconnu du 18 juin, en laissant derrière soi famille, habitudes et protection. Le courage
physique d'affronter les tempêtes printanières de l'Iroise et du Channel à bord de cette minuscule
vedette des phares et balises. Le courage physique, plus tard, d'affronter les U-Boote au sein des
convois de l'Atlantique, ou encore, comme son camarade sénan Joseph Guilcher, les balles
allemandes le 6 juin 1944.


Plus jamais ça. Quand le Redoutable s'élance pour sa première patrouille le 20 janvier 1972, c'est
pour défendre la même cause, la liberté, l'indépendance. Mais, à bord du sous-marin à propulsion
nucléaire, dont la coque résiste à la pression de centaines de mètres d'immersion, porteur de 16
missiles balistiques M1 capables, depuis les profondeurs, de projeter leurs têtes nucléaires à plus
de 2000km, le courage ne suffit pas: c'est le génie de toute une nation qui inspire les ingénieurs et
les marins qui ont conçu et mettent en oeuvre le Redoutable.


Ce jour-là, la compétence s'est-elle substituée au courage au premier rang des vertus guerrières?
La Marine, armée technique par excellence, est-elle aux premières loges d'un changement de
nature complet et irrémédiable de l'affrontement militaire?


La haute mer n'est plus une zone de sécurité absolue, où l'on peut voir sans être vu, entendre sans
être perçu, tirer sans être menacé.


L'amiral Louzeau, premier commandant du Redou
table, ne goûtera probablement pas cette
opposition, lui qui a combattu sur le fleuve en Indochine et appris la navigation sous-marine à
bord de ces sous-marins classiques des années 1950 à bord desquels chaque plongée présentait un
risque physique concret.

En réalité, cette opposition constructive entre courage et savoir-faire, entre leadership et expertise,
entre légitimité et compétence est identifiée et débattue depuis l'Antiquité dans de nombreux
champs de l'activité humaine. Les marins de guerre, depuis l'âge de la voile et du canon, ont
toujours été des exemples particulièrement représentatifs de cette dialectique.


Pendant toute la Guerre Froide, la compétition militaire entre le bloc occidental et le bloc
soviétique stimule des progrès technologiques considérables, dont la dissuasion nucléaire
océanique est l'un des plus visibles. Les équipages mettent alors en oeuvre des équipements de
plus en plus sophistiqués. Au début des années 1990, avec l'effondrement du Pacte de Varsovie, le
capital de compétences ainsi accumulé entraîne une telle supériorité stratégique que la suprématie
occidentale s'impose rapidement sur mer, sous la mer et dans les airs. À condition de conserver
cette avance technologique, il n'y aurait plus de menace, donc plus besoin de courage.


Des marins continuent pourtant d'exposer directement leurs vies: les commandos marine en
Bosnie ou en Afghanistan, les pilotes de Rafale au-dessus de la Libye, les plongeurs face aux
mines en baie de Seine ; mais beaucoup d'opérations navales sont menées sans que le danger
collectif, celui du missile ou de la torpille, soit désormais perçu par les équipages comme une
éventualité tangible.


A contrario, durant cette période, les besoins de qualifications techniques ne cessent de se
multiplier. La vitesse des missiles triple, la portée des sonars est décuplée. Le satellite,
l'informatique, l'intelligence artificielle font irruption dans les centraux opérations, les PC
machine et les passerelles. Les équipages sont réduits de moitié. Les marins quittent les tourelles
d'artillerie, les chaufferies et les ailerons de navigation.


Sur tous les continents, des marines construisent frégates, sous-marins et avions anti-sous-marins
à un rythme inédit.

Mais en 2006, au large du Liban, la corvette israélienne Eilat est frappée par un missile C-801. En 

2011, au large de la Libye, plusieurs bâtiments français essuient des tirs d'artillerie lourde. Il ne
s'agit alors encore que d'épiphénomènes: le ciel libyen, les eaux de Méditerranée centrale et
orientale sont libres de tout avion de chasse ou sous-marin ennemi.


Lorsque les bâtiments français retrouvent la Méditerranée orientale en 2015, la situation qu'ils
rencontrent est bien différente: un «mur électronique» de brouilleurs et de systèmes antiaériens de
dernière génération ; des dizaines de bâtiments de combat qui les observent et les pistent; des
sous-marins d'attaque tapis du Golfe de Gascogne à l'est de Chypre.


En avril 2018, alors que nous nous préparons à frapper les sites chimiques du régime syrien, c'est
sous la menace publiquement annoncée d'une riposte contre les bâtiments tireurs. La haute mer
n'est plus une zone de sécurité absolue, où l'on peut voir sans être vu, entendre sans être perçu,
tirer sans être menacé.


Et il n'y a pas qu'en Méditerranée orientale que la violence refait irruption après 2015. Dans le
détroit de Bab-el-Mandeb, des bâtiments militaires et civils sont pris pour cibles. En mer de Chine
méridionale, des arsenaux considérables se constituent. Sur tous les continents, des marines
construisent frégates, sous-marins et avions anti-sous-marins à un rythme inédit.


Voilà le paysage stratégique des années 2015: des marines jadis surclassées sur le plan technique
possèdent désormais des missiles modernes, des sous-marins silencieux, des capacités de
brouillage des radars et des satellites. Cette prolifération a un pouvoir égalisateur: la compétence
et la technologie restent plus que jamais nécessaires, mais elles ne garantissent plus l'absence de
menace. La perspective du combat en haute mer redevient réaliste. Le courage reste une vertu
militaire essentielle.


Devrions-nous dissocier la compétence technique et les vertus combattantes, comme le fait la
Royal Navy ?


Or, à bord de nos unités de combat, chaque mètre carré est compté. Devrions-nous dissocier la
compétence technique et les vertus combattantes, comme le fait la Royal Navy dont les équipages
sont constitués d'une part d'opérationnels et d'autre part de «maintenanciers»? Quelles qualités
doit-on favoriser en priorité, au moment du recrutement? Le courage ou la compétence?


Le courage physique n'est pas seulement inné. Il se développe par l'entraînement, individuel et
collectif, par l'exposition croissante et répétée au risque, du parcours du combattant au largage en
parachute de nuit et en pleine mer. Cette méthode est d'autant plus efficace qu'elle est engagée tôt,
alors que le jeune mousse n'a que sa vie à risquer, et pas encore de responsabilités familiales.


Risquer sa carrière et sa réputation pour ce qu'on croit juste est une autre forme de courage. C'est
le courage moral, celui qui inspire à l'Herminier de désobéir aux ordres et de sauver le sous-marin
Casabianca du sabordage de la flotte en 1942. Lui non plus n'est sans doute pas inné. Il est au
carrefour de la «tête, du coeur et des tripes». Naviguer, commander, combattre sont autant
d'occasions précoces de faire des choix difficiles et de les assumer, de développer ce courage
moral ou de s'apercevoir qu'il fait défaut.


Au regard du courage, vertu héroïque par excellence, la «compétence» semble une exigence aussi
banale que commune à un grand nombre de métiers. Et pourtant, la compétence du marin est très
spécifique: c'est la combinaison d'une compétence technique poussée, qui devient dans nos
sociétés occidentales une denrée rare et disputée, et du sens marin, cette aptitude si impénétrable
pour le jeune mousse qui voit son maître principal distinguer le sens du vent et celui du courant
d'un seul coup d'oeil à une mer croisée.


Dès le recrutement, certaines bases théoriques sont indispensables pour développer ces
savoir-faire. Mais à quel niveau? Trop haut et le vivier se resserre comme peau de chagrin, trop
bas et le niveau à rattraper est insurmontable. Même chose pour la formation: trop longue, c'est un
fardeau financier et humain pour les écoles de la marine ; mais trop courte, elle envoie sur les
bateaux des mousses inexpérimentés, dont la formation détourne les marins des équipages
«optimisés» de leur coeur de métier.


Et si la maîtrise des «oreilles d'or», de la propulsion nucléaire ou du renseignement s'apprend sur

les bancs d'école, dans la marine ou en dehors, la compétence de marin ne s'acquiert en définitive
qu'à bord, en mer, au contact des éléments, de la vie en équipage et de l'éloignement des siens, en
embarquant.


C'est en équipage que le courage aussi se développe, car la menace vise indistinctement tous les
marins : à bord, « il n'y a pas de front et pas d'arrière ».


Car c'est en équipage, par le compagnonnage, le respect et l'amitié, que ces compétences se
transmettent et se complètent. Et c'est d'ailleurs en équipage que le courage aussi se développe,
car la menace vise indistinctement tous les marins: à bord, «il n'y a pas de front et pas d'arrière».


Enfin, ces marins qu'on a pris tant de soin et d'années à recruter et à former, il faut les fidéliser
face aux sollicitations d'une société civile où la compétition fait rage pour attirer des compétences
techniques et des qualités humaines rares et recherchées.


Voilà l'enjeu de la prochaine décennie, l'enjeu de cette marine «à hauteur d'homme» voulue par la
loi de programmation militaire 2019-2025. Je crois au modèle français de marins-combattants, qui
allient en chacun sens marin, compétences techniques et vertus militaires. La page des
«dividendes de la paix» est tournée. Le combat naval du XXIe siècle sera bref et brutal. Les
marins l'affronteront avec courage. Ils le gagneront grâce à leur maîtrise technique d'équipements
de pointe.

 

Source : LE FIGARO